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Destins ou accidents ? Jean Baylet Nous vivons dans un pays où la sécurité est à un niveau particulièrement élevé. Cela ne signifie pas que l'insécurité ne soit pas ressentie. Avoir une des espérances de vie parmi les plus élevées au monde ne facilite pas l'acceptation des facteurs résiduels de mort prématurée. A l'opposé nous ressentons comme particulièrement intolérables certains d'entre eux, sans que notre attitude ait toujours un fondement rationnel. Les niveaux de risque perçus et leur acceptabilité dépendent de représentations sociales et personnelles, ils ne se résument pas à des statistiques. Laccident de la route est un événement banal paraissant avoir perdu toute aptitude à susciter lémotion. Un accident de train en gare de Lyon ou un attentat dans le RER provoquent une indignation et un souvenir durables, car nous sommes habitués à des années entières sans accident mortel sur les rails et sans terrorisme meurtrier. Un plus grand nombre de morts quotidiennes sur les routes semble avoir usé les capacités dindignation. Comme on acquitte un péage dautoroute, on accepte de payer en vies humaines le libre usage dune voiture ou dun vélo. Exceptionnellement, quand un car transportant des enfants brûle près de Beaune, ou quand des dizaines de véhicules sencastrent les uns dans les autres lors dune collision provoquée par la vitesse excessive dans le brouillard, lindignation réapparaît pour quelques jours. Il faut lutter contre cette usure de lémotion et faire percevoir laccident de la route comme un risque affectif intolérable au niveau où il se situe dans notre pays. Si nous voulons éviter de pleurer sur nos proches, nous devons dabord faire la différence entre leffet du hasard dans le choix des victimes et labsence de hasard dans le nombre de tués observés dans un pays chaque année. Après une mort accidentelle, les commentaires des familiers peuvent être émaillés de « ça devait finir comme çà » indicateurs dun comportement à risque connu, faisant redouter lévénement qui sest produit. Des habitudes de conduite sous linfluence de lalcool, un intérêt passionné pour les motos rapides pouvaient être les signes faisant prévoir laccident. Dans dautres cas, plus fréquents, rien de tel nétait perceptible, lévénement semble totalement imprévisible et relever de lerreur humaine inévitable, indissociable du déplacement facile dont nous bénéficions. Cest cette perception du rôle du hasard qui démobilise, on ne lutte pas contre la roue de linfortune. Nous avons besoin de replacer laccident dans une perspective différente, en allant de lindividu vers un système, pour mieux maîtriser ce dernier. Aller du particulier au général nest pas une démarche originale dans la connaissance, encore faut-il lentreprendre pour faire sortir laccident du domaine des faits divers et des perceptions personnelles. Une démocratie ne peut faire évoluer le risque accidentel par des choix politiques émanant des seuls dirigeants. Elle doit faire accepter les mesures qui réduisent le risque en développant une connaissance et une réflexion autour de cet événement si particulier, la mort accidentelle, à la fois destin personnel paraissant le produit du hasard et produit parfaitement prévisible dun système organisé par une société. Destins publics Il y a des accidents qui détruisent un individu ou une famille, dautres atteignent également la collectivité quand celui qui disparaît a une position publique transformant sa mort en un événement perçu avec tristesse par une région, un pays ou lhumanité. Je pouvais choisir des exemples dans les pilotes de formule 1 pour montrer que les meilleurs conducteurs du monde sont ceux qui se tuent le plus, mais les routes ordinaires ne sont pas des circuits et la course nest pas la motivation de la majorité des automobilistes. Jai préféré retenir les morts que javais en mémoire et dont la vie avait un sens pour notre société. Albert Camus, Roger Nimier, Fernand Raynaud, Coluche, Pierre Lefaucheux, Jean Baylet, Louis Nucera, occupaient un espace qui débordait leur environnement immédiat. Ils faisaient partie dun patrimoine collectif aussi irremplaçable quun tableau qui brûle ou une ville détruite par un bombardement. Les commentaires de laccident qui a supprimé leur contribution à notre vie donnent des indications sur la perception et linterprétation de ce type dévénement. Les explications techniques sont habituellement dune grande faiblesse, les détails personnels plaçant au second rang laccident lui même. Le manque de recul par rapport à la mort sur la route est évident, la disparition de ces hommes ne provoquait pas la mise en question dun système de transport échappant à notre contrôle. 11 février 1955 Lefaucheux a promis de donner une conférence au foyer des étudiants catholiques de Strasbourg. Il a en poche son billet de chemin de fer, le temps est mauvais, on craint du verglas. Au dernier moment, il décide pourtant quil ira à Strasbourg en voiture. « jarriverai plus vite » dit-il. Il était un pilote moyen lors de son arrivée à Billancourt. Il est devenu un conducteur rapide et passionné. Il aime conduire et conduit beaucoup, se pique de faire jeu égal avec les essayeurs ; cest pour lui un moyen de plus de faire corps avec son entreprise. Il jette sa valise sur le siège arrière de la Frégate et met les gaz. Le ciel est bas, gris. En vue de St Dizier, il est surpris par un panneau de déviation. Il pourrait continuer tout droit. Il tente néanmoins de négocier la courbe à gauche dans le sens de la déviation. Il freine mais hélas sur une plaque de verglas. La voiture fait un tête à queue, sort de la route en tonneau, et simmobilise dans un champ en contrebas. Lhabitacle est à peu près intact. Mais Pierre Lefaucheux a été tué net par la projection de sa valise, qui la frappé à la nuque. 29 mai 1959 Il revenait de Prades (Pyrénées Orientales) où il était allé rendre visite au Président Albert Sarraut, actuellement malade dans cette localité. Il roulait à vive allure sur la nationale 113, droite dans cette partie, lorsquun motocycliste roulant en sens inverse lui coupa la route pour sengager dans un petit chemin sur la gauche. Malgré tous ses efforts, quattestent les traces de freinage sur plusieurs mètres, Jean Baylet qui se trouvait seul au volant de sa puissante voiture, ne put éviter la collision. Le motocycliste, M.Antonin Gendreu, employé de la SNCF âgé de 32 ans, demeurant à Villenouvelle, pris de plein fouet était projeté à plusieurs mètres et tué sur le coup, tandis que la voiture venait sécraser contre un arbre. Jean Baylet devait décéder quelques instants plus tard. 4 janvier 1960 Cest vers 14 h 15 que sest produit sur la route nationale numéro 5, à vingt quatre kilomètres environ de Sens, entre Champigny sur Yonne et Villeneuve la Guyard, laccident qui a coûté la vie à Albert Camus. La voiture, une Facel Vega, se dirigeait vers Paris. Lécrivain était à lavant, à côté du conducteur M. Michel Gallimard. Daprès les premiers témoignages, la puissante automobile qui roulait à une très vive allure - 130 kilomètres à lheure selon certains - a brusquement quitté le milieu de la route, toute droite à cet endroit, pour sécraser contre un arbre à droite de la chaussée. Sous la violence du choc la voiture sest disloquée. Une partie du moteur a été retrouvée à gauche de la route, à une vingtaine de mètres, avec la calandre et les phares. Des débris du tableau de bord et des portières ont été projetés dans les champs dans un rayon dune trentaine de mètres. Le châssis sest tordu contre larbre. Daprès les premières constatations de la gendarmerie, laccident aurait été provoqué par léclatement dun pneu gauche, mais cette version nest pas encore confirmée. Il nest pas impossible que le conducteur ait eu un malaise. 28 septembre 1962 Lécrivain Roger Nimier sest tué vendredi soir en voiture, à lâge
de 36 ans, sur lautoroute de louest. Dans son Aston Martin qui sest
écrasée à très grande vitesse sur le parapet du pont qui enjambe le carrefour des RN
307 et 311, à la Celle Saint Cloud, avait pris place la jeune romancière Sunsiaré de
Larcône, 27 ans, qui est morte elle aussi. 28 septembre 1973 On na pas fini de sinterroger sur les circonstances exactes de la mort de Fernand Raynaud : vitesse excessive ou malaise ? Lenquête sannonce difficile. Une chose est sûre : le virage dans lequel le coupé Rolls (modèle 1968) du célèbre fantaisiste sest déporté, avant le choc contre la bétaillère jouit dans le pays dune double et paradoxale réputation : insignifiant pour les uns, « traître » pour les autres. A la gendarmerie de Riom, on estime quil ne présente pas de danger particulier à condition de laborder à une vitesse raisonnable. Pourtant on y dénombra dautres morts : quatre Portugais voilà moins de trois mois, trois jeunes gens en « 2 CV » il y a quelques semaines et maintenant Fernand Raynaud... 19 juin 1986 En traversant la petite commune résidentielle dOpio, Coluche engagea sa moto dans un virage, à la hauteur dun camping caravaning, le Caravan Inn. A cet instant précis, un semi-remorque de 38 tonnes était en train de manuvrer dans lentrée du camping, bouchant complètement la petite départementale. Coluche ne put rien faire pour éviter le choc. La moto percuta lavant du semi-remorque. Le choc fut très violent car le casque que portait Coluche éclata en heurtant le phare avant droit du camion. Le comédien fut tué sur le coup. Les premiers témoignages recueillis par les gendarmes semblent montrer que le comédien roulait à très grande vitesse. Plusieurs automobilistes auraient confirmé quils avaient été doublés par cette grosse moto noire qui roulait à une vitesse « impressionnante », propos confirmés par le chauffeur du semi-remorque. « Il roulait tellement vite quil na pu voir mon camion quau dernier moment. Il na même pas eu le temps de freiner, car il ny a aucune trace de freinage sur la route », déclarait le chauffeur du camion. 9 août 2000 L'écrivain niçois Louis Nucera, 72 ans, est mort, renversé accidentellement hier matin sur la commune de Carros, dans l'arrière pays niçois, lors d'une ballade à vélo, sa seconde passion après les lettres. Arrêté sur l'axe central de la chaussée, dans la zone industrielle de Carros, il a été violemment heurté par une voiture qui doublait sans visibilité et dont le chauffeur a été placé en garde à vue. Sept accidents très différents, avec cependant un point commun : les véhicules impliqués roulaient trop vite et la plupart d'entre eux étaient inutilement puissants. La situation sociale de leurs propriétaires leur avait permis daccéder à des instruments offrant des possibilités de vitesse inutiles et dangereuses. Deux de ces propriétaires-conducteurs, Roger Nimier et Coluche, avaient une attitude face à la vitesse et à la mort qui augmentait le risque daccident. Ce dernier ne peut être considéré comme un élément fortuit de leur destin, il était étroitement lié à leur comportement, à leur passion des véhicules rapides, à une recherche de lémotion liée à la vitesse et au danger. Albert Camus était passager dun véhicule de luxe dont le caractère hybride associant un moteur américain puissant et lourd à une carrosserie de conception européenne était une bizarrerie de lhistoire de lautomobile. Le rôle dun accident mécanique a été évoqué pour expliquer cet accident, il ny a pas de fait objectif qui le prouve. Le caractère improvisé du retour en voiture vers Paris, Camus avait acheté son billet de train avant la proposition de Gallimard, semble faire de cet accident une manifestation de la destinée dans son expression la plus aléatoire. Cependant des éléments qui ne le sont pas ont aidé le destin. Fallait-il un moteur de plus de cent chevaux pour propulser une voiture sur les routes de 1960 ? les quatre occupants auraient-ils envisagé un tel parcours avec un autre véhicule plus lent ? Lefaucheux sest tué dans un contexte différent, là encore perte de contrôle dun véhicule, la chaussée glissante augmentait le risque, comme la motorisation spéciale de la Frégate conduite par le PDG de Renault. Laccident de Fernand Raynaud semble dune grande banalité, une perte de contrôle dans un virage avec un choc frontal contre un véhicule venant en sens inverse. La voiture semble de tout repos, comme la Facel Vega, une Rolls nest pas une Aston Martin. Il sagit cependant dun véhicule très puissant, isolant le conducteur de son environnement par le silence et le confort. La mort de Jean Baylet semble également appartenir au domaine de la fatalité, un homme dont toute la vie politique et éditoriale, le passé de résistant ayant survécu à la déportation, témoignaient daptitudes hors du commun sest fait piéger sur une ligne droite par la trajectoire dun motocycliste qui avait mal apprécié sa vitesse. Louis Nucera, prix Interallié en 1981 pour son roman Chemin de la lanterne a été la victime du non respect d'une limite de vitesse à 70 km/h dans cette zone industrielle. France Soir cite un livreur de l'entreprise d'électricité voisine : "Ici personne ne respecte la limitation de vitesse". Ces morts particulières par la personnalité des victimes le sont également par la typologie de la majorité de ces accidents : défaut de contrôle de véhicules rapides par des conducteurs dont les aptitudes nétaient pas en relation avec les possibilités de loutil dont ils disposaient. Ces accidents font comprendre une notion qui dominera les problèmes abordés sur ce site. La mort sur la route résulte dune relation entre un utilisateur, un outil et un environnement. Il ne faut jamais réduire lévénement à lun de ces trois partenaires et imaginer que l'on peut atteindre l'efficacité maximale en limitant les actions à l'un d'entre eux. Un système doit être envisagé dans son ensemble. Morts publiques - Morts privées Les morts accidentelles de personnes connues sont ressenties comme une perte par une collectivité qui appréciait l'apport de ces individus au groupe. Quand un anonyme qui est plus important que tout autre personne pour ses proches, un enfant, un mari, une mère, disparaît à la suite d'un accident de la route, l'évènement relève de la douleur privée. Les proches vont ressentir cette disparition à sa juste valeur, mais son retentissement ne dépassera pas leur cercle, quelques lignes dans un journal local traduiront pour la collectivité ce fait divers dans des termes répétitifs qui ôtent toute valeur personnelle à ce drame. Lors de la conception de ce site j'avais l'intention de créer une forme de mémorial électronique qui associerait les noms de victimes de la route, leur âge, la date de l'accident. Je n'ai pas encore pu le faire mais cette idée me semble utile pour lutter contre l'oubli, et je ne désespère pas d'avoir un jour le temps de la mettre en oeuvre, à moins que quelqu'un d'autre ne la reprenne à son compte. |