|
|
|
Le rôle de l’usager
Un des objectifs de l'accidentologie est de tenter de préciser le risque attribuable à des facteurs particuliers. Cette connaissance indique les enjeux possibles d'une action de prévention agissant sur chaque facteur. Cette recherche peut être appliquée à lusager comme au véhicule ou à linfrastructure, mais son usage est alors délicat car lêtre humain est plus complexe que ses deux partenaires et les liens entre ses différentes caractéristiques sont fréquents et difficiles à dissocier. La France est un des pays qui a le plus contribué à développer lanalyse des situations multifactorielles. Cette démarche permet de donner son poids à lun des facteurs influençant une situation en tenant compte des autres. Nous pouvons préciser le niveau de risque auquel sont exposés des conducteurs évoluant sur un réseau routier donné, dans des véhicules aux caractéristiques connues. Subdiviser ce groupe de conducteurs suivant le sexe, lâge, la durée de leurs études, leur profession, lancienneté du permis, le kilométrage parcouru annuellement, est une démarche relativement facile. Il est plus difficile dintégrer les caractéristiques psychologiques, sociologiques, la relation affective voire passionnelle dun individu avec son véhicule, ses pulsions agressives, son attitude face aux règles et aux autres pour tenter de passer de la description à l'explication. Des lacunes importantes persistent dans notre connaissance, mais les données fiables sont suffisantes pour fonder les actions de prévention. Elles permettent également de lutter contre la désinformation. Quand une société est confrontée à un problème aussi grave que la mort accidentelle de milliers de personnes, elle élabore un ensemble dopinions sur le sujet associant des notions de bon sens, des idées fausses propagées par des milieux intéressés ou simplement incompétents, et des données objectives obtenues par des méthodes éprouvées. Il est de la responsabilité des scientifiques de dire ce quils savent, quelles sont leurs lacunes et ce qui est inexact. Ces bases permettront de développer une politique de formation et de communication susceptible de faire converger les représentations sociales et la réalité. La diversité des usagers Quelle aptitude ? L'évolutivité d'une telle situation est manifeste lors de létude de la dégradation des fonctions qui contribuent à la qualité de la conduite chez une personne âgée. La vue est moins bonne, les mouvements de la tête moins rapides, la coordination des gestes peut être modifiée ainsi que la rapidité dintégration de renseignements utiles à la prise de décision, surtout quand ils se multiplient, ce qui va ralentir cette dernière. Si ces réductions daptitude sont perçues par le conducteur et provoquent une modification de son comportement (éviter de rouler la nuit, abandonner la conduite sur autoroute et les longs trajets, abaisser sa vitesse de base...), le risque de provoquer un accident demeurera faible. Cest la discordance entre laptitude réelle et les modalités dusage dun véhicule qui accroît le risque, et cette vérité sapplique aussi bien au débutant quau conducteur expérimenté et aux sportifs de haut niveau. Toute laccidentologie est dominée par cette notion ! Le risque daccident imputable à une erreur humaine survient quand le niveau de compétence que s'accorde le conducteur dépasse celui qui est nécessaire pour maîtriser les situations auxquelles il s'expose. Ce constat a une conséquence inévitable qui est la coexistence sur le même réseau dusagers aux aptitudes et aux attitudes très différentes. Il nest pas envisageable de faire des séries comme au tennis et la proposition de délivrer des permis adaptés aux niveaux daptitude nest pas sérieuse, les différents « types » dusagers devant cohabiter sur un réseau unique et agissant les uns sur les autres. La seule réponse est dans la solidarité, il faut accepter lalignement des comportements sur les moins performants, pour éviter de désocialiser ces derniers en les privant de conduite. Notre société sautodétruit si elle exige un niveau de compétence qui met sur la touche une fraction de la population importante et croissante du fait de l'évolution de l'espérance de vie. Il faut éviter dajouter aux sélections qui se développent actuellement, en particulier dans le domaine de lemploi, une sélection abusive des usagers sur leur aptitude à maîtriser le risque. Les débutants qui nont pas encore acquis lexpérience et les personnes âgées qui voient leur aptitude se réduire doivent bénéficier de la solidarité et de la tolérance de ceux qui sont à loptimum de leurs capacités et souvent les surestiment. Les solutions ne sont pas dans la sélection des plus aptes, mais dans ladaptation du système de circulation à laptitude du plus grand nombre, pour quun maximum dindividus bénéficie de la liberté de se déplacer commodément. Cette solution simpose dautant plus que nos capacités de réaliser une sélection pertinente sont limitées comme cela a été démontré par les réglementations développées dans certains état des U.S.A. pour limiter le risque lié au vieillissement. Si lon institue un examen médical périodique au delà dun certain âge, une fraction des conducteurs concernés ne se présentera pas à cet examen et préférera renoncer à la conduite, un autre groupe sera éliminé par les critères retenus portant habituellement sur des tests objectifs concernant la vue, laudition ou létat locomoteur, plus rarement sur des tests concernant leurs capacités psycho-motrices. Ces méthodes ont échoué, la réduction du risque lié à lâge na pas été significative dans ces états quand elle était corrigée de la diminution de lexposition au risque directement produit par le dispositif. L'élimination de la route d'environ 10% des conducteurs âgés par des méthodes de sélection médicalisées a réduit le taux daccident de cette catégorie de conducteurs dans des proportions proches, ce qui indique labsence de pertinence de la mesure. Elle pouvait être prévue par les résultats des assureurs, les personnes âgées ne constituent pas un mauvais risque, elles restreignent leur kilométrage dans des proportions qui font plus que compenser laugmentation du risque au kilomètre parcouru. La seule circonstance dans laquelle on peut imaginer une démarche de prévention pertinente du risque lié à l'âge concerne le développement d'un démence de type maladie d'Alzheimer. Il existe des tests suffisamment spécifiques et sensibles pour dépister les états pré-cliniques de cette affection, avant que ses signes ne deviennent évidents. Ce sont eux qui devraient être mis en oeuvre systématiquement dans une visite d'aptitude périodique après 65 ans, certainement pas les examens traditionnels de la vue, de l'audition, ou des "réflexes" qui ne sont pas pertinents pour évaluer l'aptitude à l'interprétation de signes et à la mise en oeuvre d'attitudes adaptées dans un contexte de conduite d'un véhicule, sauf bien entendu en cas de dégradation grave de la vision faisant sortir le conducteur des limites fixées par la réglementation pour l'obtention du permis. Les motivations Dans une activité réglée par des habitudes acquises au cours de nombreuses années de pratique, les choix individuels en matière de sécurité routière sont indissociables dautres choix comportementaux. Le respect des règles, les préoccupations de prévention ou de sécurité, font partie de la personnalité et le constat dattitudes « polyinfractionnistes » en matière de sécurité routière indique lexistence de liens entre les facteurs dinsécurité. Quand un conducteur est accidenté à la suite dun excès de vitesse, que son alcoolémie dépasse le taux légal et quil nest pas ceinturé, lassociation de ces trois facteurs de risque nest pas le fait du hasard ou de la seule absorption excessive dalcool. Elle traduit une personnalité dont la relation avec la vie et le risque ne dépend pas prioritairement des règles de la sécurité routière. Il serait cependant abusif de classer les usagers en deux groupes, les asociaux ou les insouciants qui ne respectent pas les règles et ceux qui tentent de le faire avec constance, les études de situations à risque prouvent que les attitudes ne sont pas permanentes et homogènes. Comme il est possible de convaincre un toxicomane de nettoyer ses seringues à leau de javel ou de nutiliser que des seringues neuves, il est possible de réduire le risque dun conducteur au comportement dangereux. Cette réduction du risque ne sera pas permanente et définitive, comme tous les comportements humains, elle est soumise à une remise en question permanente, et les défaillances transitoires sont fréquentes. Une stratégie de sécurité routière doit tenir compte de la complexité de la relation entre la personnalité dun individu et son comportement sur la route. Une société peut limiter le risque humain par une formation initiale privilégiant la sécurité et une action continue associant linformation et la dissuasion de transgresser les règles. Il serait naïf de croire quelle peut avoir des résultats très satisfaisants par ces seules méthodes. Il faut abandonner lillusion dune sécurité reposant sur la seule responsabilité individuelle et savoir lui associer des garanties supplémentaires imposées par loutil de transport ou par linfrastructure. Pour équilibrer ces différents moyens qui interagissent au sein d'un système, il faut déterminer les limites de lefficacité des différentes méthodes. Les affirmations répétées de la responsabilité dominante de l'usager dans l'insécurité routière sont à la fois vraies et abusives. L'usager étant le seul élément du système qui peut s'adapter à une situation complexe, on peut toujours lui reprocher de ne pas avoir eu l'attitude qui aurait permis d' éviter l'accident. Les véhicules et les routes ne pensent pas, et les automatismes qui se développent actuellement sur les véhicules demeurent très simples. Ils sont paradoxalement en apparence irresponsables et en réalité dotées de caractéristiques qui leurs sont propres et qui participent à la production de l'accident. Les difficultés de gestion de la sécurité routière par l'action sur l'individu, visant à créer des motivations sécuritaires et finalement à modifier son comportement, rejoignent celles que l'on observent dans toutes les activités humaines caractérisées par leur banalisation et le développement de comportements relativement automatisés, qui font partie de la personnalité de l'individu et ne sont pas faciles à remettre en question une fois installés. Nos habitudes sont en elles mêmes des conditionnements, nous mangeons et nous buvons d'une certaine façon, nous sommes plutôt prudents ou aventureux, attentifs ou distraits, et les moyens de modifier les caractéristiques défavorables ne peuvent se limiter à la simple transmission de messages par des spots publicitaires. Il faut inclure la sécurité routière dans un environnement social où la sécurité est une valeur défendue avec des moyens importants et convaincants, pour que l'ensemble des habitants puisse adhérer à ses objectifs et acquérir les convictions indispensables à son évolution favorable. Comment analyser les facteurs de sécurité ou de
risque ?
La chronologie des événements qui vont déterminer le comportement de l'usager
Les facteurs personnels du risque routier L'expérience de la conduite Graphique 1 : coût des accidents en fonction de lancienneté du permis (l’indice 100 représente les dépenses moyennes payées par les des assureurs pour l'ensemble des conducteurs ayant leur permis depuis 10 ans ou plus, ces indices ne tiennent pas compte du nombre de kilomètres parcourus)
Si l'on exprime le risque en fonction du kilométrage parcouru, la courbe descend de l'apprentissage jusqu'à une période de risque minimal allant de 30 à 50 ans, puis la fréquence des accidents au kilomètre parcouru saccroîtra et atteindra en fin de carrière des niveaux aussi élevés que ceux du débutant. Ce surrisque au kilomètre parcouru des personnes âgées est provoquée d'abord par la réduction de leur pratique, et le coût total des dépenses annuelles pour les assureurs n'est pas plus élevé pour des personnes âgées que pour des conducteurs au mieux de leurs aptitude. Les statistiques des assureurs nous prouvent quun des problèmes majeurs de la sécurité routière est le surrisque des quatre premières années de conduite et non celui qui est lié au vieillissement. Le débat est donc sur les méthodes susceptibles de réduire ce pic de risque qui suit l'apprentissage, peut-on espérer réellement le modifier ? Comment ? par des modifications de lapprentissage ? par des limitations spécifiques ? L'apprentissage initial Même si l'efficacité de l'apprentissage anticipé de la conduite est largement admise avec des arguments de bon sens (elle accroît la durée de la conduite "encadrée") l'évaluation de cette efficacité s'est révélée difficile et décevante. Les jeunes qui bénéficient de ces dispositions sont minoritaires dans la population et ils ont le plus souvent un environnement familial "favorable". Se préoccuper de la qualité de lacquisition dun apprentissage, y consacrer du temps, confier une voiture familiale à un débutant qui risque de rudoyer la boîte de vitesse et de faire courir des risques à la carrosserie nest pas une caractéristique répandue dans notre société, et seulement 10% des permis sont acquis en France après un apprentissage anticipé. Si lon voulait évaluer lefficacité de cette pratique, une épidémiologie rigoureuse exigerait la formation de deux groupes de jeunes désignés par tirage au sort. Lun bénéficierait de lapprentissage anticipé, lautre non, cette procédure neutralisant les facteurs liés au milieu familial qui peuvent être les facteurs déterminants de la réduction du risque observée dans les premières années dapplication de cette disposition. En effet une famille qui sintéresse à lapprentissage de la conduite de ses enfants, accepte de leur consacrer du temps et de leur confier un bien précieux - le véhicule familial - nest pas une famille ordinaire. Il sagit probablement dune famille attentive et à faible niveau de risque, ce qui introduit un biais de sélection dans lévaluation de la conduite accompagnée. La formation continue Graphique 2 : fréquence des accidents par kilométrage annuel moyen
Ce graphique impressionnant impose plusieurs commentaires. Au moins trois facteurs peuvent sassocier à cette notion en apparence simple de kilométrage parcouru. Il est probable que les parcours ont été effectués sur des infrastructures différentes. Les gros rouleurs utilisant plus les autoroutes et le risque au kilomètre parcouru étant plus faible sur ces voies, leur risque est diminué par rapport à ceux qui utilisent le réseau secondaire. Il est également connu que les personnes âgées ont un risque daccident au kilomètre parcouru qui saccroît avec lâge et quelles parcourent peu de kilomètres dans lannée (et rarement sur autoroute). Un effet de lâge peut donc se combiner avec le surrisque des petits rouleurs pour majorer le risque observé. Il convient d'être attentif et de ne pas attribuer à l'âge ce qui est principalement dépendant du kilométrage parcouru. Il faut également tenir compte de lusage plus fréquent de véhicules plus rapides par les gros rouleurs. Ces véhicules ayant un surrisque par rapport aux véhicules les moins puissants, ce facteur peut introduire un troisième biais dans linterprétation de ces résultats en fonction du kilométrage. A linverse des deux précédents, ce facteur devrait accroître le risque des gros rouleurs et non le réduire. Cet exemple simple de l’analyse d’une relation entre deux variables est une illustration de la nécessité d’un abord critique des données disponibles. Il serait souhaitable que la relation kilométrage annuel et risque soit corrigée par l’âge, les voies utilisées et le type de voiture. Il est probable que ces corrections ne modifieraient pas les caractéristiques générales de cette relation, mais elles réduiraient l'amplitude du surrisque affecté à une variable considérée isolément. Le kilométrage parcouru chaque année est un facteur de risque qui nest pas influençable par une action de sécurité routière. Il sagit dun fait général bien documenté dans le domaine de la santé publique. Un chirurgien qui opère soixante malformations vasculaires cérébrales par an a de meilleurs résultats que celui qui en opère trois. Il est illusoire despérer compenser ce manque de pratique par une formation spécifique. Il convient en outre de remarquer quun kilométrage réduit naugmente pas le risque pour un conducteur dêtre impliqué dans un accident pendant une période donnée. Il aura plus daccidents rapportés aux kilomètres parcourus que le gros rouleur, mais moins daccidents au terme de lannée. Quand on a exploré les possibilités damélioration de la formation initiale et constaté la difficulté, voire limpossibilité de compenser le risque lié à un faible niveau de pratique, il faut envisager les actions destinées à assurer une formation complémentaire de la formation initiale, soit par une démarche volontaire de lusager, soit par une décision contraignante à la suite dinfractions ou daccidents. - les formations destinées aux conducteurs responsables d'accidents ou de délits routiers graves, prescrites par les tribunaux dans les départements où elles ont été organisées. Le développement encore faible de ces formations et la durée très courte des stages ne permettent pas denvisager une efficacité importante de ces pratiques en France. Les pays qui ont utilisé cette méthode avec des succès évalués, en particulier l'Allemagne et le Japon l'ont fait dans des conditions très différentes des nôtres. La durée et la rigueur de ces "rééducations" les apparentent plus à des peines privatives de liberté qu'à des actions de formation. Cette « rigueur » introduit un élément dissuasif dans ce type de pratique, bien différent dune amélioration de la qualification. - les stages de perfectionnement assurant à des volontaires un complément à leur formation initiale. Cette pratique n'est pas évaluée et l'absence de preuves de son efficacité justifie une position très critique à son égard. Il semble que deux types de formation très différentes se soient développées. La première méthode est orientée vers l'accroissement des capacités du conducteur à se tirer d'un mauvais pas. L'exemple le plus classique est celui de la perte de contrôle sur une chaussée glissante. Apprendre à rattraper une dérapage dans un virage est effectivement possible, mais l'acquisition de cette aptitude risque d'induire des conduites à risque, l'usager surestimant ses nouvelles capacités ou se plaçant volontairement en situation de dérapage pour maintenir son nouveau niveau de compétence. Un accident est le résultat d'une discordance entre une situation dangereuse et la capacité de la maîtriser. Il est habituellement plus sûr de faire le choix de la réduction de l'exposition au risque que d'acquérir la maîtrise de situations rares et de la maintenir au prix d'un accroissement permanent de l'exposition au danger. Le meilleur exemple sera toujours les pilotes de formule 1, ils ont la meilleure aptitude au monde et le plus fort taux d'accidents, la recherche de la performance les plaçant en permanence à la limite de leurs capacités. Toutes les écoles de perfectionnement n'ont pas cette prétention de développer des aptitudes nouvelles à la maîtrise de risques qu'il convient d'éviter. Certaines sorientent au contraire vers une meilleure connaissance de ces situations pour éviter d'avoir à les maîtriser. Une piste arrosée deau avec une chaussée ayant un faible coefficient dadhérence et éventuellement un dispositif capable de provoquer des accélérations transversales (plaque tournante sur la chaussée) fera percevoir la difficulté de rattrapage dune perte de contrôle dans de telles conditions. Nous retrouvons ici les oppositions habituelles entre les démarches de prévention. Les unes vont tenter daméliorer laptitude à corriger une situation dangereuse dans laquelle on est déjà engagé, la seconde incitent à éviter de se placer dans une telle situation. Cette dernière méthode est habituellement la plus efficace sur la route. Des entreprises de transport ont réussi à réduire leur taux d'accident en assurant une formation fondée sur le dépistage permanent des pratiques à risque. La concurrence très dure qui règne dans le transport de marchandises donne un avantage aux sociétés qui ont pu développer un savoir faire réduisant le nombre d'accidents. Elles peuvent négocier des tarifs plus bas avec les sociétés d'assurances et réduire les coûts de maintenance de leur parc de poids lourds. L'usure des pneus, le vieillissement d'un utilitaire sont conditionnés par l'usage qui en est fait et les chauffeurs bénéficiant d'une culture d'entreprise favorable à la sécurité sont également ceux qui assurent une longue vie au matériel. Ce choix de la sécurité et de la réduction des coûts n'est pas facile. Il faut des années de vigilance constante, d'observation systématique des disques enregistreurs, danalyse des accidents ou des situations de "presque accident", pour induire un conditionnement à la conduite sûre qui est parfois une contrainte exercée sur les chauffeurs. L'Etat avait la possibilité d'étendre une telle surveillance à l'ensemble du parc de poids lourds, les disques enregistreurs permettant non seulement la surveillance du respect des temps de conduite mais également celle des vitesses. Le conflit survenu au moment de l'instauration du permis à points portait principalement sur ce problème, les chauffeurs refusant cet usage des disques enregistreurs. Il a mis en évidence les obstacles humains à une politique privilégiant la sécurité. Il était pourtant de l'intérêt des chauffeurs et des entreprises de mieux faire respecter les règles. Les premiers bénéficiaires d'une meilleure sécurité sont les professionnels de la route. L'absence de respect des amplitudes de travail et des limites de vitesse est une concurrence déloyale comparable au travail au noir. Il peut constituer un handicap pour les entreprises qui font le choix de la sécurité, neutralisant le bénéfice qu'elles obtiennent par une réduction des coûts d'assurance et de maintenance. Malgré ces arguments en faveur dun contrôle strict des vitesses, cette mesure favorable à la sécurité et à léquité de la concurrence entre les entreprises a été perçue comme un risque de perte demploi. Cette réaction et le renoncement du Gouvernement à lusage des disques dans la gestion du permis à point ont limité lefficacité de ce dernier. La dégradation des aptitudes Elle peut être le fait de l'âge, nous l'avons envisagé au début de ce chapitre, mais le cas le plus fréquent est une dégradation transitoire qui relève principalement de deux causes, la fatigue ou le manque de sommeil qui se conjuguent souvent et peuvent provoquer des pertes de vigilance, et la consommation de produits psycho-actifs tels que l'alcool, les drogues illicites (stupéfiants) ou certains médicaments qui modifient la vigilance. La réduction de la vigilance, l'endormissement La première forme à prendre en compte est le trouble de l'attention du conducteur qui est distrait par un événement qui se produit dans son environnement routier et qui va le détourner de son travail de conducteur. C'est plus une erreur d'usage de sa vigilance qu'à proprement parler un trouble de la vigilance. L'exemple le plus caractérisé est ce que les gendarmes qui surveillent les autoroutes dénomment un ralentissement de curiosité. Un accident s'est produit dans un sens de circulation et dans le sens opposé les conducteurs ralentissent et regardent ce qui s'est produit. Si un ralentissement survient sur leur file, un accident avant-arrière va se produire, le conducteur n'étant plus attentif à ce qui se passe sur sa route, d'autant que le ralentissement lui donne une impression de sécurité. Un oiseau, un avion qui décolle, un paysage, la recherche d'un panneau sur une voie que l'on ne connaît pas sont des facteurs de risque de ce type. Parfois l'événement qui détourne l'attention est lié à une action du conducteur, chercher quelque chose dans sa voiture, une carte, de la nourriture, régler un autoradio pour chercher une autre station. S'occuper d'enfants en bas âge dans un véhicule en conduisant est un risque majeur, de très nombreuses jeunes conductrices peu expérimentées sans grande expérience de maintien de leur cap ont des accidents liés à une tentative de vérification de ce que fait leur enfant dans son siège spécial. Le siège placé dos à la route à la place du passager réduit ce risque lié à une rotation très importante de la tête pour regarder un siège placé à l'arrière. Le risque majeur apparu ces dernières années est le téléphone portable. Plusieurs études ont démontré l'accroissement important du risque d'accident au moment où l'attention du conducteur est attiré par la sonnerie du portable. Il semble que ce risque ne soit pas réduit par le téléphone "mains libres" car le problème n'est pas le geste pour prendre le téléphone, c'est le détournement de l'attention qui va se consacrer à la réponse à cette stimulation. Le sujet est important et plusieurs pays ont développé une législation dissuasive spécifique avec éventuellement des retraits de points du permis de conduire. La France n'a pas fait ce choix, les policiers et les gendarmes sanctionnent en utilisant un article général du code de la route qui interdit de faire autre chose que de conduire quand on se déplace sur une chaussée ouverte à la circulation. Il serait préférable d'avoir un interdit spécifié avec retrait par exemple de deux points du permis. La réduction de l'attention portée à la conduite peut ne pas être liée à un événement qui se produit dans l'environnement routier ou à une action du conducteur dans son véhicule. Il peut s'agir d'un détournement d'attention purement psychique. L'événement d'origine peut être de nature très variée, un souci professionnel ou familial, un problème de santé, un trouble caractériel provoquée par des événements de la vie, parfois même une réaction à des comportements inamicaux ou délictuels d'autres automobilistes qui vont modifier l'aptitude à "conduire comme d'habitude". Finir des courses avant un départ en vacances, penser à "autre chose" qu'à sa conduite sera d'autant plus dangereux que l'expérience est réduite. Les conducteurs expérimentés qui parcourent un kilométrage annuel élevé ont des formes de conduite automatique très élaborées qui leur permettent de traiter sans y penser la majorité des circonstances de la conduite qui exigent des adaptations du comportement. Ce n'est que lorsque le problème dépasse ces capacités de traitement automatisée qu'ils vont mobiliser leur pensée consciente pour agir. Un autre fait très particulier a été mis en évidence par les accidentologistes, l'absence de prise en compte par un conducteur de la présence et de la trajectoire d'un autre usager, aboutissant éventuellement à une collision. L'exemple le plus simple est un accident d'intersection dans lequel un usager va tourner à gauche, il entreprend sa manoeuvre alors qu'un autre usager venant en sens inverse va le croiser et le choc survient. Si le choc est sans conséquence corporelle importante, le premier usager va parfois prétendre ne pas avoir "vu" l'usager venant en sens inverse. Au début de l'activité de notre groupe de recherche dans les années 70 nous pensions qu'une telle affirmation signifiait qu'il avait fait une erreur d'appréciation des distances et des vitesses et que cette formulation voulait masquer une faute de conduite. C'est une mauvaise interprétation dans la plupart des cas, le conducteur n'a réellement pas intégré la présence dans son champ visuel de cet usager prioritaire. Les exemples personnels pouvant parfois conforter les interprétations de ce type, j'ai eu un accident bénin de cette nature derrière l'Assemblée Nationale à Paris. J'allais des Invalides vers le bd Saint Germain en empruntant la rue de l'Université et face au porche de l'assemblée, une camionnette qui venait en sens inverse a tourné sur sa gauche et à heurté l'avant gauche de ma 2CV qui ne s'en est pas remis, sa valeur résiduelle étant trop faible pour justifier la réparation. Nous sortons avec ma femme de notre véhicule et le conducteur de la camionnette nous dit en s'excusant "je ne vous avais pas vu", alors que ses deux passagers (ils étaient trois aux places avant) se demandaient comment il pouvait dire cela alors que je venais en face et que tous les deux m'avaient parfaitement vu et étaient stupéfaits de l'avoir vu entreprendre sa manoeuvre de tourne à gauche exactement au moment où j'allais le croiser. Dans une telle situation, le sujet est parfaitement conscient, il effectue une manoeuvre, doit penser à plusieurs choses, cherche du regard des repères éventuels pour faire sa manoeuvre et curieusement ne prend pas en compte un élément important qui se situe dans son champ visuel. C'est plus un trouble de la recherche des signes utiles et de leur reconnaissance qu'un véritable trouble de la vigilance mais il faut reconnaître l'existence d'une telle inadaptation du comportement, elle est fréquente. Dernier stade de la dégradation de la vigilance, l'endormissement. Il survient le plus souvent progressivement, les corrections de la trajectoire se font plus tardivement, et tous les habitués de la conduite sur autoroute ont pu un jour observer une voiture légère ou un poids lourd qui sort légèrement de sa voie de circulation, puis la réintègre pour la quitter à nouveau. Des systèmes de dépistage de l'endormissement ont été mis au point expérimentalement, analysant les mouvements du volant ou mieux ceux des globes oculaires qui n'explorent plus le paysage routier comme lors d'une conduite normale. On peut se demander si ces systèmes sont capables de prévenir la majorité des accidents liés à l'endormissement, ou s'il faut hélas admettre que les usagers fatigués connaissent parfaitement leur état et ne tiendrons pas compte d'un signal leur annonçant le risque. Ils veulent achever leur parcours, tenir un horaire, se croient encore maîtres de leur véhicule malgré les yeux qui piquent et qui ensuite se ferment par intermittence. Le nombre d'accidents liés à l'endormissement est très difficile à préciser et je suis incapable de prendre parti sur cette valeur. Dans des cas relativement rare, l'endormissement relativement brutal est lié à une maladie bien particulière provoquant un trouble profond du sommeil avec des réveils permanents nocturnes dus à un arrêt respiratoire (apnée du sommeil). Les personnes qui souffrent de cette affection sont fatigués dès leur lever car ils n'ont pas eu de phases longues de sommeil réparateur et ils risquent l'endormissement tout au long de la journée. La dégradation des performances liée à la
conduite sous l'influence de produits psychotropes modifiant le comportement Les facteurs sociaux de la sécurité routière La formation initiale et ses modalités indiquent déjà la place de la sécurité face aux autres motivations dusage dun moyen de transport individuel. Par la suite le conducteur est influencé par le comportement des autres usagers, par les caractéristiques de loutil quil utilise et par linfrastructure sur laquelle il évolue. Il peut également être influencé par les campagnes de communication des pouvoirs publics, dont la tonalité et la fréquence sont très variables dun pays à lautre. Cet environnement variable prouve limportance des phénomènes culturels et sociaux dans la sécurité routière. Comme il existe une relation entre le comportement général dun individu face au risque et son comportement sur la route, la façon dont une communauté respecte une réglementation de sécurité routière est très variable et se relie à dautres attitudes collectives. Lusage dun passage pour piétons réglé par un feu nest pas identique à Paris, à Londres et à Hambourg. La majorité des piétons français passent sil ny a pas de véhicule en vue, quel que soit létat du feu de signalisation, lAnglais ou lAllemand attendent que le feu soit au vert pour le piéton. Les variations de lusage de la ceinture de sécurité sont également importantes dun pays à lautre, elles sont même très marquées entre les régions à lintérieur dun pays comme la France. Le port du casque par les utilisateurs de deux roues ou lusage de la ceinture, comme lusage des passages pour piétons, sont différents en Alsace et sur la Côte dAzur. Une communauté dindividus a une relation avec la sécurité et le code de la route qui est intimement liée à dautres codes sociaux en apparence très éloignés de la circulation routière. Parmi les facteurs qui influencent le comportement de lindividu et du groupe intervient une « communication en sécurité ou en insécurité routière » qui est très diversifiée dans nos sociétés libérales, les passionnés de la vitesse et les sécuritaires additionnent leurs messages contradictoires et dans lensemble la désinformation est massive. Des groupes de pression contrôlant la presse spécialisée (ou les rubriques spécialisées des médias généralistes) participent activement au conditionnement des usagers. Ce phénomène est poussé à un niveau rarement atteint dans dautres activités humaines et la distance qui sépare les données accumulées par les chercheurs et le discours tenu par certains témoigne dune société cloisonnée qui facilite la désinformation. Il est également vrai que ceux qui entendent les discours de défense passionnelle de lautomobile veulent dabord nourrir leurs convictions et justifier leur attitude. Refusant de se reconnaître comme des asociaux qui font courir des risques à autrui pour satisfaire leur passion, ils édifient une argumentation à laquelle ils peuvent adhérer car elle ne met pas en cause leurs pratiques. Face au discours démagogique des spécialistes de la voiture ou de la moto considérées comme des instruments ludiques et passionnels, le discours sécuritaire est rationnel, timoré et peu imaginatif. Cest une caractéristique du discours de la prévention, il est plus facile de senthousiasmer sur loutil, la technique, la passion et le plaisir que sur la préservation de sa santé. La désinformation est si importante quelle justifie quelques citations, pour montrer que les médias en cause ne se limitent pas à ceux qui sont entre les mains du lobby de lautomobile. Les produits de la technique sont des objets de séduction et leur présentation est fréquemment faite dans un style quil faut connaître pour mieux comprendre cette relation entre loutil et lutilisateur. Où imagineriez vous cette citation : « Les chiffres ne sont rien. Cest la sensation qui compte. Mettre le contact, écouter le doux bruit des huit cylindres qui chantent ensemble leur envie de senvoler et lancer enfin la voiture... Quelle que soit la situation, la voiture sélectionne delle même le rapport idéal. Le système antipatinage est efficace, permettant denfoncer sans hésiter la pédale daccélérateur et de procurer au conducteur des sensations rares. » Ce texte nest pas extrait dune publicité, cest un article du « Quotidien du médecin » du 29 mars 1994 analysant la nouvelle BMW 540 qui, nous dit on, « ne met que 6,3 secondes pour atteindre les 100 km/h ». Les articles des journalistes spécialisés dans la rubrique essais présentent constamment les progrès techniques comme des facteurs damélioration de la sécurité. Parmi les mythes sécuritaires développés par cette presse engagée, leffet bénéfique de laugmentation de puissance sur la sécurité est une affirmation permanente : « Plus intéressantes sont nos mesures de reprises de 80 à 140km/h, car elles font intervenir une notion de sécurité, lors d'un dépassement notamment. Une fois de plus l'AX domine, faisant même mieux en 4e que ses rivales en 3e ! La Fiesta est essentiellement handicapée par son poids, le moteur pour sa part étant parfaitement à l'aise sur une grande plage d'utilisation. Carton rouge en revanche pour la Renault 5 dont le moteur s'essouffle à suivre le rythme et dont la commande de boîte ne facilite pas les rétrogradages rapides » (lAutomobile - mars 1989). ...les capacités de reprises, la tenue de route et le freinage qui, pour ne prendre qu'un exemple, permettent de diminuer au maximum le temps d'un dépassement et donc, d'augmenter la marge de sécurité... (LAction Automobile - novembre 1988). Le second thème récurrent dans ce conditionnement des usagers à la primauté de solutions techniques qui nont jamais fait leur preuve est laffirmation de limportance des contrôles techniques pour améliorer la sécurité : «Dix morts en quelques secondes, dix morts qu'on a omis de porter à la responsabilité évidente de la défaillance technique résultant généralement d'un manque d'entretien ! De ministres frileux en Gouvernements toujours en campagne, incapables de prendre les vraies mesures, fussent-elles impopulaires, quand se décidera-t-on à instaurer un véritable contrôle technique périodique ? (Le Journal de l'Automobile Avril 1988 - commentaires d'un accident lié à l'incendie d'un véhicule par court-circuit). Depuis cette date le contrôle périodique des véhicules a été rendu obligatoire, il na pas modifié significativement la part des véhicules anciens dans les accidents par rapport aux véhicules récents. Nous pouvions facilement connaître davance cette inefficacité des examens techniques périodiques. Des études prospectives comportant un tirage au sort des véhicules « bénéficiant » ou non dun tel examen avaient prouvé leur inefficacité. Nous disposions également des renseignements des assureurs, si les véhicules anciens ont une accidentalité légèrement accrue au kilomètre parcouru, elle nest plus significative si lon fait la correction par le risque daccident en fonction du kilométrage annuel, indépendamment du type de véhicule conduit (les véhicules anciens font moins de kilomètres chaque année que les véhicules récents). Le troisième argument était fourni par les études accidentologiques qui montrent que les accidents liés à une défaillance matérielle sont rares et que les facteurs en cause sont peu accessibles aux examens périodiques, par exemple les défaillances de pneumatiques usés ou insuffisamment gonflés. La vitesse potentielle des véhicules ne pouvant être reconnue comme un facteur de risque afin déviter des mesures de limitation de vitesse à la construction, cest lusage du véhicule qui est mis en cause : « Sur les autoroutes allemandes, où la vitesse est généralement libre, le risque d'être tué dans un accident est plus faible que chez nous. N'est-ce pas un problème de comportement des conducteurs ? (JP Beltoise dans Auto-Plus du 28/09/1988). En réalité nous ne connaissons pas la répartition des vitesses réelles pratiquées sur les autoroutes allemandes, les responsables de ce pays ayant toujours refusé de les publier. La géographie humaine de l'Allemagne produit de fortes densités de circulation sur les autoroutes, ce qui est le facteur le plus important de réduction de la vitesse. Nous savons à l'opposé que le port de la ceinture est proche de 100% sur les autoroutes allemandes et que la proportion plus faible du taux de port en France peut suffire à elle seule à expliquer une différence de mortalité plus importante que celle qui est observée entre les réseaux autoroutiers des deux pays. Les plus hypocrites posent à juste titre le problème de lutilité de la mise en oeuvre de moyens techniques qui ne seront pas utilisés, mais ils en tirent des conséquences opposées à une politique de sécurité : « A quoi servent les progrès de l'automobile ? A quoi servent des anti-blocages de freins et les quatre roues motrices si c'est pour se traîner sur la route ? On se heurte là au problème de conception philosophique du transport. Peut-on ainsi admettre que les progrès de la technique profitent pleinement aux trains et aux avions et pas à l'automobile ? Personne ne songe à freiner les progrès techniques dans quelque domaine que ce soit. Mais l'automobile est le seul domaine où l'on interdise de les utiliser. A contre-courant d'une civilisation qui, quoi qu'en disent les Tartuffe, est celle de la vitesse. Le même texte reprend les mythes de la sécurité par le développement des possibilités techniques et non par leur contrôle et vante ...les quatre roues motrices et l'ABS, qui procurent sécurité et tranquillité d'esprit en toutes circonstances... (Jacques Chevalier dans un courrier au Figaro du 19/01/89). Contrairement à ce que lon pourrait imaginer, lévolution de ce groupe de passionnés na pas évolué avec laccumulation de connaissances sur le risque routier. On peut se demander sil sagit dune manipulation consciente des lecteurs ou dune attitude protectrice de passionnés de lautomobile qui ne veulent pas admettre que lobjet aimé est mortifère. Ce sont des gens qui paraissent humainement fréquentables, bien insérés socialement. Ils ne veulent pas reconnaître que leur passion a un coût qui sexprime en milliers de morts. Ils sont incapables de dire simplement : « oui la vitesse est responsable de ces morts, notre plaisir vaut bien cela, nous vivons dans un monde dont le sens nous échappe, chacun dentre nous à la possibilité de se définir et de choisir ses priorités, il peut faire le choix de légoïsme et du plaisir dutiliser un produit de lintelligence humaine, malgré les morts et les handicaps qui sont liés à certaines formes de son usage ». Une prise de position de mars 99 de la revue de lAutomobile Club Médical de France critiquant un texte de loi présenté par le Gouvernement sur les récidives de très grand excès de vitesse était significatif à cet égard. Reprenant mot pour mot une phrase déjà utilisée lors de la première lecture de ce texte en 1995, léditorial indique que la loi veut faire des automobilistes « les responsables dun délit puni de lourdes peines correctionnelles dès que, fût-ce à cause dune urgence, dun moment dexaltation ou de distraction, nous dépassons de 50 km/h la vitesse autorisée ». Quel médecin peut faire état d'une récidive en excès de vitesse de plus de 50 km/h en répondant à une appel de détresse sans avoir pu défendre la réalité de cette urgence devant les policiers, les gendarmes ou les tribunaux ? Quel automobiliste peut prétendre avoir dépassé de 50 km/h la vitesse autorisée par distraction ? Quant à l'exaltation, c'est-à-dire l'acceptation de la transgression de la loi et l'acceptation du risque pour les autres afin de satisfaire son bon plaisir, elle relève de la mise en danger délibérée d'autrui et j'ai milité pour l'adoption de ce délit dans le nouveau code pénal. Exprimer une telle attitude en 1999, alors que toutes les études accidentologiques au monde mettent en évidence le rôle de la vitesse dans la production et l'aggravation des conséquences des accidents, témoigne d'un niveau d'irresponsabilité particulièrement insupportable quand c'est une revue de médecins qui lexprime. Il est significatif que les grands congrès daccidentologie, la conférence STAPP aux USA, les congrès de lIRCOBI en Europe, nattirent pas les journalistes de la presse spécialisée, alors quun congrès mondial sur le sida mobilise 12 000 personnes appartenant non seulement aux organismes spécialisés et aux chercheurs mais également à la presse médicale, à la presse grand public et aux associations dusagers. De nombreux acteurs du monde de lautomobile ne veulent pas entendre des vérités qui déplaisent et quils ne voudront pas ou ne pourront pas reproduire dans une démarche de vulgarisation. Perdre des lecteurs nest pas lobjectif de ces médias ni perdre son emploi celui de ses journalistes. Le monde de la recherche dans le domaine des accidents et celui du journalisme spécialisé dans lautomobile sont séparés par des intérêts incompatibles. Il est possible de faire connaître des études sur la protection des enfants dans les véhicules ou le rôle de lalcool dans les accidents, il est interdit de mettre en cause la technique qui par définition améliore loutil donc la sécurité ! Face à cette négation de la réalité, où sont les contrepoids ? La communication institutionnelle des organismes de sécurité routière a toujours été prisonnière des insuffisances de la gestion politique du problème. Comment déclarer la guerre à la vitesse excessive sans mettre en question la puissance des véhicules, le refus des enregistreurs de vitesse, les insuffisances de notre système de contrôle et de sanctions ? Il est tellement plus facile de montrer du doigt lindividu qui ne respecte pas les règles alors que tout est fait pour linciter à les transgresser. Lopinion publique vue à travers les sondages En 1993, la majorité des Français considéraient la sécurité routière comme un problème assez important (44%) ou très important (44%), les jeunes et les cadres étant les deux groupes qui lui attachaient un peu moins dimportance (21 et 24 % de peu ou pas important au lieu de 12% pour lensemble de la population). Les facteurs de risque sont maintenant bien identifiés par lopinion publique, la conduite sous linfluence de lalcool, la vitesse, sont reconnues comme les deux principaux facteurs de risque dans le domaine de la sécurité primaire. Les débats sur les risques liés au port de la ceinture sont maintenant du domaine du passé, alors que la seconde moitié des années 70 a connu de très nombreuses manifestations dopposition au port obligatoire de la ceinture. Un des constats intéressants dans le domaine exploré par les sondages est la reconnaissance de labsurdité de la discordance entre les performances possibles dun véhicule et celles qui sont autorisées. Lors de la parution du livre blanc de sécurité routière qui recommandait une limitation de la vitesse à la construction, un premier sondage avait été réalisé en France par l’institut Louis Harris pour Auto-Plus le 26 avril 1989, il posait la question suivante : êtes-vous plutôt favorable ou plutôt défavorable à ce que les voitures soient construites de manière à ne pas dépasser les 160 km/h ? 69% étaient plutôt favorables, 26% plutôt défavorables et 5% sans réponse. Un autre sondage réalisé au niveau européen dans le cadre du programme de recherche SARTRE (Social Attitudes to Road Traffic Risk in Europe) a constaté que 66% des personnes sondées sont daccord avec la nécessité dune limitation de la vitesse des véhicules à la construction. |